Andrée la Bretonne du café de l’Octroi à Hellemmes

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Rencontre au bout du comptoir

Quand on est native de Brest, si on veut quitter le pays, il n’y a que deux solutions, la mer ou partir en arrière, c’est ce que j’ai fait.

Je suis un pur produit d’exportation arrivé chez vous sans sabots, sans coiffe et sans poêle à crêpe, pour suivre le beau Laurent, serveur au restaurant Les Moules de la rue de Béthune. Ce n’était pas Alain Delon mais il me plaisait comme il était.

Ma mère travaillait à la ligue anti alcoolique, par esprit de contradiction j’ai ouvert un bistrot, l’Octroi à Hellemmes en 1983.

Mon café n’est pas grand, mais l’accueil est bon enfant, Jamais d’histoire chez moi.On ne sait pas trop si on est à Hellemmes ou à Fives. «A l’époque, la cervelle des gens de l’administration était à circonvolutions complexes», C’est un client qui m’a dit ça, ça veut dire pas futé futé. En face, c’est Lille jusqu’à La triboulette, mais si tu traverses c’est Hellemmes.

Avant, en face, il y avait le bureau de l’octroi, fallait montrer patte blanche pour entrer à Lille avec de la marchandise, surtout  payer la taxe, comme maintenant avec les parcmètres, ces bandits manchots des municipalités. A la place de Brocantine, c’était l’agence pour l’emploi, ça m’amenait des clients, les chômeurs qui venaient se réchauffer chez moi.

A coté t’avais le café «L’Aigle d’Or», fermé, La boucherie, fermée, l’usine de moteurs abandonnée. Il ne reste que le bar tabac du Galopin que mon copain avait racheté. Si mon petit comptoir en formica pouvait parler, il t’en raconterait des histoires, celles des vieux du quartier, des ouvriers de l’usine, des membres du PC vu la proximité de l’espace Marx, les camarades n’étaient pas avares d’une tournée pour réinventer un monde nouveau..

J’ai même vu Robert Hue et Georges Marchais, mais ils ne sont pas rentrés, j’ai du leur faire peur..

Quand j’étais plus jeune  on sortait beaucoup. On allait danser Chez maître Pierre, le dimanche. Parties de rigolade. Monique, si tu lis l’article, t’as le bonjour de La Bretonne.

Maintenant je ne sors plus, le métro ça me fait peur. Faudrait qu’un prince charmant vienne me chercher en belle automobile. On irait au Cheval Blanc le dimanche, je mettrai ma plus belle robe pour faire la fête. Une exception pour le premier septembre: c’est mon anniversaire, j’organise le buffet de l’amitié avec mes vieux copains et copines clients.

Et puis il y avait le carnaval, Baudry s’arrangeait toujours pour faire arrêter les fanfares devant chez moi,  les souffleurs de trompette, les tambourins, ça a souvent soif, tout bénéfice pour ma pomme, ah! il savait y faire Baudry.

Tout ça c’est fini, alors je vis tranquille, jour après jour. T’as vu, ma boite pour la chandeleur, une pièce, une crêpe, 5ct ou 2 E, on met ce qu’on veut, la surprise demain matin quand je ferai la caisse. Mais pourquoi  tu me poses toutes ces questions?

Tu vas parler de moi dans ton journal, arrête, regarde je ne suis même pas coiffée.

Un monsieur entre, je ne l’ai jamais vu, il me sert la main, c’est ça, l’esprit bistrot de quartier. Une dame bien mise lisait le journal.Il faisait froid dehors, là, j’étais bien, il faisait chaud.

Jihem