Chronique du Vieux-Lille

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Heurts, bonheurs et malheurs du télégraphe aérien de l’église Sainte-Catherine

Dans les années 1790, Claude Chappe, met au point un nouveau système de communication optique. Il relègue au magasin des antiquités le bon vieux messager à cheval. Il appelle son invention : le Télégraphe.

 

La première ligne opérationnelle de ce moyen de communication révolutionnaire va relier Lille à Paris.

Le 26 juillet 1793, devant la Convention, Lakanal, enthousiaste, présente la trouvaille de Chappe qui se voit bombardé du titre d’« ingénieur télégraphe » et, le 4 août 1793, la Convention le charge d’organiser cette première ligne novatrice de communication militaire.On installe le Télégraphe au sommet du clocher de la Collégiale Saint-Pierre, point culminant de la ville.  Le 15 août 1794, le premier message de Lille à Paris est transmis. Il annonce une victoire : « Je vous apprends la reddition du Quesnoy. Le général Favereau en a pris possession. » Ce message envoyé à partir de 5h45 parvient à ses destinataires parisiens, dans la cour du Louvre, à 7h30. Mais, comme la Collégiale Saint-Pierre a été vendue à différents « investisseurs » qui s’en servent comme carrière de pierre. Par mesure de sécurité, on installe une nouvelle machine télégraphique au sommet de la tour de l’église Sainte-Catherine, toute proche. Elle sera opérationnelle en mai 1795 et continuera à émettre jusqu’en 1847. Ce choix de Lille, par le Comité de salut public, comme première station de télégraphe était bien vu ! Lors du siège de la ville par les Autrichiens, en septembre et octobre 1792, malgré un bombardement sévère, les lillois font savoir au général ennemi « que Lille et ses habitants ont renouvelé leur serment de fidélité à la nation, de vivre libres ou de mourir, et qu’ils ne se rendront pas. » Des milliers de boulets sont tirés par les assaillants. Aujourd’hui, il en reste encore quelques-uns, fichés dans les façades de la ville. Mais, comme pour la plupart, elles ne sont pas orientées dans l’axe de tir des batteries autrichiennes, il nous faut bien en conclure que ces boulets ont été installés là, tout exprès, à la demande des propriétaires, soucieux d’afficher leur patriotisme et leur fidélité à la nouvelle république.

Eglise de Ste Catherine
dimensions :31 x 22,5 cm

À Lille, les télégraphistes révolutionnaires de Claude Chappe étaient comme des poissons dans l’eau ! Mais voici que Bonaparte s’aperçoit que pour bien mener la guerre à l’extérieur des frontières il lui faut d’abord s’assurer de la paix à l’intérieur et notamment la paix religieuse. Il signe le Concordat, qui rétablit les prérogatives de l’église. Les mouches viennent de changer d’âne. « L’horloge de la tour Sainte-Catherine vient de coûter à la commune une réparation conséquente », écrit le maire de Lille au « Citoyen sous-préfet ». « Elle éprouve des dérangements occasionnés par l’inattention des employés de la machine télégraphique qui jette des ordures. ». Les administrateurs de l’église bombardent le maire de leurs critiques. Les télégraphistes auraient condamné l’accès normal à l’église pour mieux parvenir à la tour, ils « se permettent de faire leurs ordures sur le plancher où se trouvent les cloches » depuis la plate-forme du télégraphe. Enfin ces damnés télégraphistes sont une gêne pour les cérémonies religieuses et les pompes funèbres. Chappe, prévenu, répond que si travaux d’aménagement il y a, « les frais ne peuvent être à la charge de la télégraphie et qu’on ne peut que s’en rapporter entièrement aux administrateurs de l’église Sainte-Catherine. » Un peu perfidement, il ajoute que « les administrateurs de l’église Sainte-Catherine ont d’autant moins à se plaindre du télégraphe, que c’est à lui qu’il doive la conservation de l’église et de la tour Sainte-Catherine, exceptée de la vente des domaines nationaux. » Le feuilleton, alimenté par cette zizanie, va se poursuivre durant plusieurs décennies. Tandis que ces derniers accusent le personnel de l’église d’intrusions inopinées dans un lieu où transitent les secrets de l’État; Dans les années 1950, la vieille tour, érigée en 1504 en pierres tendres de Lezennes, est en ruine. Des débris s’en détachent fréquemment,menaçant les passants. Sa démolition semble inéluctable mais à la surprise générale, en 1953, le maire, René Gaifie, décide de la restaurer. Ce sera chose faite au milieu des années 60 de telle sorte que l’un des plus beaux et plus anciens monuments du patrimoine lillois a pu être sauvegardé.