Chronique du Vieux-Lille

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Lumières et larmes sur Notre-Dame de la Treille

Ce qui surprend le promeneur, autochtone ou venu d’ailleurs, c’est ce campanile en briques, solitaire, orphelin et incongru. Miraculeusement toujours debout depuis 144 ans.

En l’an de grâce 1874, il fallut  offrir un réceptacle aux cloches déposées à l’occasion du couronnement de la statue de Notre-Dame de la Treille. Construit en deux mois, avec des fondations d’à peine un mètre de profondeur sur un sol particulièrement meuble, le campanile de 35 mètres de haut se devait d’être provisoire. Les cloches se seraient envolées sur quelques mètres pour les tours de la façade sud qui ne virent jamais le jour. Et la statue de la sainte déposée en septembre 1872 -comble du sacrilège – fut volée en juillet 1959 ! La construction de la Treille ressembla à un long et aléatoire calvaire qui prit fin avec l’inauguration de la façade ouest en décembre 1999.

Autre sujet d’étonnement : la statue sans bras de Monseigneur Liénart dont l’arrière de la tête est évidé. Hommage du sculpteur Jean Roulland au « cardinal rouge », ce bronze verdâtre  paraît bien écrasé et esseulé. Son déménagement de la place de l’Hospice Comtesse  et, surtout, l’inauguration par la mairie  suscitèrent  des remous. Soutien aux ouvriers d’Halluin en grève pendant huit mois, aumônier héroïque dans les tranchées de la Somme pour certains, pétainiste et antimarxiste  fervent pour d’autres, la personnalité du prélat se prêtait aux polémiques.

Tsim for ever

Fin de journée, vacances et week-ends : la partie nord du parvis devient le terrain de jeu des riders, les pratiquants du skateboard. Dans le claquement sec et le crissement modulé des planches à roulettes, ils s’interpellent, exécutent moult figures : ollie (la figure de base), nollie, shove-it… Ils les commentent, s’esclaffent de joie ou de dépit, se défient inlassablement. Ils constituent un groupe informel et mouvant de teenagers lookés baggys et gilets à capuche. S’y mêlent quelques minots et quelques adultes pris de la même passion, disciples de la très sainte board sous la protection de la très sainte mère de Jésus, illustre prédécesseur en matière de miracles et d’acrobaties, de Tibériade au mont des Oliviers. Un élastique tendu à un mètre du sol entre deux piquets : le défi consiste à sauter le plus haut et le plus loin possible au-dessus d’un obstacle et à retomber sur la planche. C’est l’ollie fly out, une des figures préférées de Tsim.

Ces mordus expriment tellement la vie que, lorsque la camarde cogne brutalement, stupeur et affliction s’abattent sur l’espace ludique. Tsim, diminutif du prénom Tsimalovy, un petit gars souriant, doué, super cool et convivial de 15 ans, apparemment sans problème, et qui, un jeudi de janvier 2017, s’allonge sur les rails en gare de Santes.  Une marche de la nef latérale nord offre désormais un autel au culte de l’adolescent  dont mille personnes suivirent l’enterrement : skates, bougies, fleurs, plantes sans cesse renouvelées, sapins à la Noël, photos, banderole « Parti trop tôt.. », portrait  du disparu en angelot, image pieuse de la Vierge des sept Douleurs. Ces offrandes  constituent un éphémère et pourtant durable mémorial. Ainsi, sur le parvis de la tardive cathédrale lilloise, les larmes ne s’étanchent  jamais, les lumières brûlent  jour et nuit.

Michel L’OUSTALOT

 

 

Tibériade : lac de Galilée sur les eaux duquel le Christ a marché

Mont des Oliviers : lieu d’où le Christ s’est élevé vers les cieux.

Baggy : pantalon à l’entrejambe très profond.

 

Agenda :

visites gratuites de la rue d’Angleterre : samedi 9 juin et dimanche 17 juin : 11 h.

Durée : 1 h 15

– Inscription : mloustalot @free.fr