Chronique du Vieux-Lille

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Cauchemar à Sainte-Marie-Madeleine
Elle dégorge, elle dégueule sa ferblanterie, ce n’est plus une église, un sanctuaire, un refuge. Elle a cédé la place à une monstrueuse quincaillerie, un tonneau des Danaïdes à l’envers qu’on n’arrive plus à vider. Des norias de camions se relaient vainement depuis les déchetteries de Lille à celles de Tournai et à la mer du Nord.

La grosse Madeleine a muté en une ventouse monstrueuse, une verrue gigantesque qui purule le métal.Pourtant tout avait bien commencé. En ce début d’après-midi de décembre nébuleux et frisquet, Emme, le roi autoproclamé de la rue d’Angleterre, s’est rendu dans l’église magnifiquement rénovée. Aménagée en espace d’exposition dans le cadre de LILLE 2004, elle accueille une œuvre de l’artiste japonaise Miwa Yanagi : des grands-mères qui racontent leurs souvenirs de petites filles. Emme s’allonge sur le lit collectif.  Circulaire, recouvert d’une housse écrue, ce dernier supporte une vingtaine de corps les yeux levés vers le plafond. Emme repose, délivré du poids de sa carcasse  qu’il traîne d’ordinaire dans les musées et les galeries, parcours des bien-portants. Ce dispositif insolite lance un pied de nez à la déambulation incontournable, souvent masochiste et offre un mode de visionnement doux, câlin, intime.

Emme s’étire, se sent bien sous la protection de la prétendue pécheresse, la soi-disant femme de mauvaise vie qui lava les pieds du Christ et apporta aux apôtres et au monde la nouvelle de la Résurrection. Il voit dans la rotonde un hommage hyperbolique* à la féminité de la figure biblique : sein, giron, lolo, miche… La rotondité du dôme et l’horizontalité de la posture libèrent toutes les interprétations. Emme batifole mentalement dans les hauteurs. Adepte du « In peccato et bien sûr- in vino veritas* », il aurait bien péché avec la moelleuse, gironde et croquante Marie-Madeleine, bel assemblage doré et strié de sillons profonds. Les Mamies de Miwa, projetées en large format à la base du dôme, se relaient et narrent des histoires. Elles portent tous les âges, parlent depuis tous les lieux, disent des moments de vie. Emme tend l’oreille sous le charme de leurs voix, tantôt chuchotées, tantôt amplifiées, parfois en surimpression. Elles produisent insensiblement un étrange effet de catharsis, elles enveloppent les spectateurs, elles les connaissent en particulier, elles délivrent subtilement leur inconscient de la peur de vieillir. Emme glisse dans un état du moi particulier, entre la veille et le sommeil.

Sans qu’il s’en rende compte,  une voisine de couche a renversé son sac à main. De son porte-monnaie s’échappent  des pièces qui roulent et rebondissent à grand  fracas sur le sol dallé. Surgit alors, dans un vacarme d’apocalypse, une tornade étincelante, un maelstrom brutal de seaux, de poêles, de louches, de récipients de cuisine. Une  monstrueuse langue métallique trifide enfle, explose, envahit le chœur, absorbe le magnifique retable, déborde par les fenêtres, dégouline dans la rue. Pour échapper à l’ensevelissement, Emme, épouvanté, s’arrache du lit, roule sur les dalles et trouve son salut dans une alvéole latérale. Les mains en porte-voix, il hurle : « Attention les mamies, sauvez-vous ! » Les mamies s’évanouissent, il demeure tétanisé dans un temps immesurable qui lui semble une éternité. L’église infestée ressemble à une vaste toile hyperréaliste animée. Et puis il aperçoit les deux hommes. Au premier plan, à la manière des peintures de Watteau ou de Breughel où l’artiste squatte ironiquement le bas du tableau, chemine Henri le discret saxo alto précédé de Pat le petit taureau.

Henri souffle dans son biniou étincelant, Emme reconnaît illico les premières mesures de Girl from Ipanéma de l’ami Stan Getz. Pat, à coups de pied rageurs, par la rue du Pont-Neuf, se fraie un chemin dans l’amoncellement, et dégage un espace près du parvis. Il dresse son chevalet, dans la stupeur des ouvriers pétrifiés par l’énergie et la détermination du costaud à la tignasse hirsute, la carrure de sumo et au regard furibard. Du peintre émanent une force extraordinaire, une détermination infrangible canalisées dans le maniement si délicat des brosses et des pinceaux.

Il ébauche d’abord la large façade de style baroque. Il ajoute le toit recouvrant les chapelles principales et le vaste espace en rotonde surmontée de la coupole néo-classique. Il marque alors une courte pause, esquisse une énigmatique grimace et étale sur les ouvertures de l’édifice une couleur indéfinissable, fortement diluée, un mélange magique de son invention. Sur le parvis, les pigments absorbent l’amoncellement qui reflue, les fenêtres se vident peu à peu, les seaux, les casseroles, les bouilloires se font la malle. L’aquarelle absorbe le bric-à-brac culinaire, engloutit le monstre, les camions bennes s’enfuient aux horizons. Miracle de la représentation qui ne reproduit pas le réel mais le rectifie, le restaure  et le sauve. Les croyants bien imbibés des bistrots voisins rendent grâce qui à Jésus, qui à Allah, qui à Dionysos. Les athées restent de marbre.

Chapeau les artistes !

s’exclament les spectateurs, revenus des chapelles adjacentes à la rotonde et de leur effroi. Ils réinvestissent le lit et applaudissent, les riverains les imitent. L’archevêque, accouru à la hâte depuis le 68 de la rue Royale, baise les mains maculées du peintre : « Laudamus te, pintore salvatore ! Notre bonne ville de Lille-la-Résiliente, saura te marquer sa reconnaissance et fêter la délivrance de la Sainte-Madeleine. Elle le fit moultes fois depuis les Hurlus, les Autrichiens et les nombreuses avanies de l’Histoire. Glorial tibi in saecula saeculorum !»

Emme referme les yeux. Les mamies, de retour, lui sourient, le cajolent, le soulèvent, l’interpellent : « Hé, le doux rêveur aquatique, n’aie plus peur ! Viens te joindre à nous ! ». Emme se sent pousser des ailes, aspiré vers le plafond : « Ohé les mamies, j’arrive. Pour apprivoiser le temps, pour fixer la mémoire, tous ensemble, tous ensemble ! Continuons le visionnement ! »

En bas, sur le parvis reconquis, Henri délaisse insensiblement la bossa nostalgique pour des attaques plus jazz free et joue les premières mesures du P’tit Quinquin. Pat exulte et retrouve son bleu regard rieur. De sa voix musicale, l’intrépide aquarelliste déclare, hilare :

« Dans la ville lacustre, aquarelle, aquarêve, aqualude, aquavit… le dernier mot reviendra toujours à l’art et à l’eau. » Emme vit intensément LILLE entre rêve et réalité.