Concours Littéraire

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Le 1er prix a été décerné à Claudine Valmont pour Louise (rue de Saint André)

Qui mieux que le père du P’tit Quinquin,
Alexandre Desrousseaux, pour le nom
du concours littéraire des rues de Lille !

Organisé par La Gazette de Lille et les Mardis d’Ailleurs, cette 1ère édition à permis de recueillir 45 textes. Le 1er prix a été décerné à Claudine Valmont pour Louise (rue de Saint André).

«Quelques soient les rues de Lille, petites, majestueuses, tortueuses, sombres, attirantes ou gourmandes, elles ont toutes une histoire à raconter», nous disait Franck Hanoh, Lillois jusqu’au fond de lui même. Il y a celle où on est né, celle de notre première école, des premiers baisers, celle où on habite, celle où on aimerait vivre. Des modestes, des prétentieuses et des prestigieuses. Le prix Alexandre Desrousseaux est né d’une discussion à bâtons rompus autour d’une bonne table avec Gérard, Marie, Elizabeth Saint-Michel et Michel.

Pour une première, c’est une réussite ! Nous préparons la seconde édition avec plus de prix et plus de surprises.

 


 

Claudine Valmont pour Louise (rue de Saint André) :

Je me prénomme Louise, j’ai quatre-vingt-cinq ans. J’habite Lille, rue Saint -André, depuis soixante ans. Cette rue est la mienne. Je la possède bien plus qu’un propriétaire immobilier, bien mieux qu’un promoteur. Je l’ai vue malade, je l’ai vu souffrir, je l’ai vu renaître. Jamais je ne l’ai abandonnée.  J’occupe un appartement au premier étage d’une maison redistribuée en divers logements. En dessous, au rez de chaussée, un restaurateur s’est installé. Il s’appelle Didier. Il est jeune et sympathique, bel homme, grand,brun,portant très bien la moustache, élégant, poli, bien élevé.Le samedi soir, je vais l’aider…pas pour le service bien sûr, je ne suis plus suffisamment alerte, mais pour lui laver quelques casseroles quand le restaurant est plein et que le chef se cuisine est débordé. Il monte en vitesse les quelques marches qui nous séparent et m’appelle: «Louise, Louise ,nous n’avons plus de casseroles propres, le chef est dans le jus ! »

Je descends alors et m’installe à la plonge, une heure ou deux. Comme je ne veux pas qu’il me paie, Didier m’offre un délicieux plat de poisson. C’est la spécialité du restaurant, le poisson. Il me laisse choisir ce que je veux sur la carte et me sert, comme si j’étais une vraie cliente.

Je m’appelle Didier. J’ai ouvert il y a quelques mois un restaurant de poisson, rue Saint-André.

Très vite, cette rue est devenue mienne. Tout le monde se connaît.

A quelques minutes du restaurant se trouve la Place du Concert et son marché. J’y rencontre d’autres restaurateurs et aussi notre voisine du dessus, Louise, une petite vieille adorable. Un jour, elle m’a confié que les samedis soirs lui donnaient le cafard depuis que son mari était décédé.

Alors avec le chef, nous avons décidé de faire appel à elle tous les samedis. Elle nous donne un coup de main à la plonge, et surtout je sais que nous lui offrons un sacré plaisir en lui proposant de choisir une de nos spécialités… A la fin du service elle s’installe à la petite table du fond, celle réservée aux intimes, et le chef lui prépare une belle assiette.

Lorsqu’elle l’a terminée, nous nous asseyons un moment avec elle.

Elle nous raconte alors l’histoire de sa rue, depuis le début…prospérité, insalubrité, destruction, renaissance…

Jouxtant le restaurant, il y a un bar marocain, «Le petit Tonneau».

Quand je me suis installé, j’étais plutôt méfiant, mais très vite nous avons créé des liens. Ali en est le propriétaire.

C’est un petit homme au teint bis, à la chevelure grisonnante et abondante. Il est toujours vêtu de la même façon: un jean trop large, un pull trop serré, et aux pieds, des babouches usées d’avoir tant foulé le sol de son café qu’il me semble ne jamais quitter. De temps en temps, je passe boire un thé et nous discutons un peu. Il fait corps avec son bar, corps avec ce morceau de rue qui l’habite. Il parle à tout le monde mais ne s’éloigne jamais de son établissement. Louise adore son thé à la menthe mais une présence féminine étant mal acceptée en ce lieu, Ali se précipite dès qu’il l’ aperçoit, un verre de thé bien chaud à la main. Elle rentre vite le savourer chez elle.

Je m’appelle Ali. J’habite rue Saint André, derrière le bar que je loue depuis prés de trente années. Avant le quartier était très différent. Toute ma famille marocaine y vivait.

Mais ils ont réhabilité le quartier, comme ils disent. Les logements ont été refaits, modernisés, les loyers sont devenus trop chers. Moi, j’ai réussi à rester. Ailleurs je serais mort.

Didier mon voisin, un grand brun moustachu et sympathique est restaurateur. Régulièrement Louise, la petite dame âgée qui habite au-dessus du restaurant passe devant mon café.

Je la connais depuis toujours, Louise. Elle adore mon thé à la menthe et quand je la vois, je lui en apporte un verre qu’elle monte vite boire chez elle.

Je suis le Père François. J’appartiens à la communauté des Frères Maristes. Nous occupons une grande bâtisse rue Saint-André. Cette maison, cette rue, sont notre port d’attache en France.

Notre activité principale se trouve en Afrique où nous partons en mission chacun notre tour. Pour moi, l’Afrique, c’est terminé, je suis devenu trop vieux.

En face, il y a un restaurateur spécialisé dans le poisson. Sa carte est une palette de saveurs. Le patron est jovial et plein d’humour. Un samedi soir où nous n’y étions attardés, nous avons rencontré Louise, un charmante vieille dame qui vit au-dessus du restaurant. Elle savourait les yeux mi-clos une belle assiette de saumon merveilleusement décorée. A notre droite, dans une magnifique maison entièrement rénovée s’est installée une famille avec quatre enfants.

L’un d’entre eux se prénomme Léo. Rouquin, espiègle, curieux, il discuterait volontiers mais je dois reconnaître que nous, les enfants, ça nous effraie un peu…

A coté du restaurateur il y a Ali, et son bar, «Le Petit Tonneau». Nous nous saluons toujours poliment. Il est pacifiste, Ali !

Je suis Léo. J’ai vingt-deux-ans. Je suis arrivé rue Saint-André à l’âge de huit ans. En face de chez nous, c’était Didier, le restaurateur. Au dessus de son établissement habitait une vieille dame, Louise. Elle vivait ici depuis très longtemps.

Elle me parlait souvent et me racontait que notre rue, c’est un petit paradis.

A l’époque, j’étais content d’avoir quitté Maubeuge pour habiter au paradis, rue Saint André…

Aujourd’hui rien n’est plus pareil ! Louise est partie, emmenant avec elle son sourire, ses petits pas, ses histoires et un peu de notre patrimoine… Didier a cédé son restaurant, Ali laisse refroidir son thé, le Père François a été hospitalisé, et moi Léo je regrette de ne pas avoir pris de notes sur l’histoire du quartier, mais Louise continuera à vivre dans mes souvenirs, au milieu de cette rue qu’elle a tant aimée.