Hommage

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Franck Cardon, l’oiseau s’est envolé

Adieu Franck. Nous croisions souvent ta silhouette de ménestrel autour de la place
de Wazemmes, où tu aimais venir t’attabler à une terrasse, devant un café
ou un galopin, clope au bec.

Ces bistrots que tu fréquentais aussi bien en tant que client que musicien, dont tu aimais tant la compagnie avec tous tes copains, et qui te le rendaient. Ce quartier de toutes les cultures, de la Bohème et des artistes, t’allait très bien, tu en étais une des grandes figures. Tu y avais d’ailleurs été barman, pour boucler tes fins de mois, au Biplan, durant ces années épiques où le lieu, bien avant la Maison Folie, avait été le fer de lance de la renaissance culturelle de Wazemmes, d’où était parti le festival d’accordéon dont tu ferais plus tard l’affiche, campant un manouche goguenard. 

Vingt ans plus tôt, tu avais commencé ta vie d’artiste à une époque dorée pour la musique vivante, le début des années 70, rejoignant le groupe Art Zoyd. Mais, si tu étais fidèle en amour, tu n’étais pas l’homme d’un groupe, d’une chapelle, tu es resté toujours un esprit libre, pour qui tout collectif était suspect. Un artiste, quoi. A Lille, tu as été très vite des nouveaux saltimbanques flamboyants, comme Gilles Defacque et Alain Dhaeyer, les créateurs du Prato. A l’époque, c’était dans le Vieux-Lille encore alternatif, les QG des bohémiens étaient le café Le Pelletier, puis Le Point central (ou plus tard Le Pitrouillard dont tu as tenu aussi le bar). Tandis que dans le sombre Wazemmes, seule la brasserie Le 421 allumait sa lanterne le soir, avec tous les musiciens d’alors tu jouais, comme toujours. En ce temps-là tu as formé avec William Schotte un duo d’inséparables, toi et ton violon et lui et son violoncelle. Vous avez, en parfaits complices, joué longtemps ensemble, écumé toutes les scènes. Il faut dire que vous étiez du même pays, descendus de la côte ensemble vous veniez tous les deux du dunkerquois. 

A l’approche du nouveau millénaire, la grandissante compagnie du Tire-Laine ne pouvait passer à côté de ton talent. Ta sensibilité, ton jeu passionné, ta présence scénique, et ton
violon magnifique y ont fait merveille dans les créations gypsy et festives de la fameuse centrale de musiciens lillois. Mais ne pouvant durablement appartenir à un clan, tu es retourné à ta liberté d’artiste sans attache. 

Il fallait l’entente cordiale des accordéonistes Serge Desaunay, puis Thierry Montagne, ton compère venu de l’autre côte, niçoise, pour te maintenir en proue d’une formation dont tu es devenu l’emblème, Tshirikly (le moineau en langue rom) pour lequel tu as donné, jusqu’au bout, le meilleur de tes envolées mélodiques, produisant il y a quelques mois votre deuxième album. Une vie de moineau. A la façon dont tu jouais et nous charmais de ton humour et de ta gouaille, de ton agréable compagnie, nous dirions plutôt, cher et regretté ami Franck : une vie de rossignol.