Il y a 50 ans mai 68

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Il faisait très beau lors de ce printemps

L’année 1968 débutait sous de bons auspices. Dans les boums on flirtait sur la musique des Moody Blues pendant que nos parents s’éclataient sur l’air de Riquita, Jolie Fleur de Java.

Chaban, du haut de son perchoir, lançait des cocoricos triomphants.Debré jouissait, la pompe à fric fonctionnait à pleins tubes pour les bétonneurs et les politiques. Fouchet et Peyrefitte révaient d’une jeunesse, saine, obéissante et non polluée. L’ORTF appartenant au pouvoir, Tante Yvonne veillait à la bonne tenue des programmes. Rien ne devait réveiller une France qui dort, le grand Charles avait horreur du bruit.

Malraux, qui avait squatté la culture, tomba de son petit fauteuil Louis XV quand il apprit qu’un certain Langlois s’était autoproclamé conservateur du Patrimoine Cinématographique Français. Crime de lèse-majesté, on s’empressa d’expulser le poète !  Le monde du cinéma manifesta bruyamment sa désapprobation. Fouchet, envoya ses CRS, «tapez fort», leur dit-il. Malraux prit peur et dans un spasme s’écria : « Remettez-moi Langlois, le Général va finir par se réveiller ».

En ce printemps ensoleillé, Peyrefitte, pour montrer qu’il servait à quelque chose, décida d’aller inaugurer la toute nouvelle piscine de la faculté de Nanterre. Un lointain établissement bordant le plus grand bidonville de France dans lequel on avait parqué, sous des cabanes en tôle ondulée, les  travailleurs maghrébins de chez Renault et quelques maçons portugais. Un énervé apostropha le fier ministre exigeant une fois de plus, le libre accès aux dortoirs des filles.

– OHHHHHHH ! dites donc jeune homme, plongez donc dans la piscine ça va vous calmer vos envies, hi hi hi !

Le 22 mars, les étudiants de Nanterre s’insurgent contre l’arrestation musclée de manifestants opposés à la sale guerre du Vietnam, de nombreuses arrestations et des violences policières. Suit une longue série de manifestations bon enfant, avec jets de pavés, cocktails Molotov, grilles d’égouts, débouchant, le 13 mai, sur une gréve générale.
Les structures syndicales et politiques sont prises de court. Pendant que la jeunesse recréait le monde, les politiques et les syndicats reprenaient les choses en mains. Les uns comme les autres n’aimaient pas trop ce genre de situation.

Le 27 mai, les accords de Grenelle sont signés :

Revalorisation du Smig, Retour des 40 heures. Quatre semaines de congés payés et la liberté syndicale totale. Persuadé que l’on va s’en prendre à Tante Yvonne et à sa famille ( dixit son petit fils il y a quelque temps à la télévision), De Gaulle file à Baden Baden, auprès du Général Massu ( celui d’Alger). Chouchouté par les parachutistes, il rentre à Paris, regonflé à bloc, bien décidé à exterminer la chienlit. Malraux, Debré, Pasqua et consorts retrouvent leur 20 ans, ils ressortent leurs uniformes flambant neuf de la libération et organisent un défilé géant sur les Champs Élysées, qui tourne sur lui même en se mordant la queue. Les pompes à essence refonctionnent. les juillettistes font du sur-place dans les bouchons de la nationale 7. Les nantis partent vers l’Italie, en s’arrêtant à Lausanne pour faire une pause. Les étudiants continuent la révolution sur les plages en chantant du Bob Dylan.

A Paris, les goudronneuses ont profité du mois d’août pour recouvrir les pavés que l’on avait soulevés pour chercher la plage. A l’Élysée, on fait une petite sieste entre deux réussites mais le cœur n’y est plus. A l’horizon, apparaissait un tout nouveau président en col roulé, accordéon en bandoulière, passionné de chasse africaine et de cailloux bling bling.

 

Jihem

 

Témoinages

Que faisiez vous en mai 68 ?

Rien et c’est à peine avouable ! En mai 68 je révisais le bac –le fameux bac passé solo à l’oral- dans la sacristie de l’église Saint-Philibert, rue Berthelot à Lille, à deux pas du lycée Faidherbe. Ma maman faisait des ménages pour le curé de la paroisse, un bien brave chrétien qui doit être maintenant en paradis. Il m’avait offert un lieu de paix lors du divorce parental et du grand chamboulement social.

– Les événements, je n’y comprenais rien, esseulé parmi des condisciples fils de profs, de professions libérales, déjà politisés. A la maison, pas de journaux, pas de télé, pas de voiture. Un beau-père hongrois au français approximatif, grand lecteur de comics, dont les parents avaient fui les chars russes à Budapest en 56…Ils ignoraient qu’ils les retrouveraient à Prague en août de cette même année. Autant dire que les discussions politiques et les mots « communistes » et « gauche » étaient proscrits à la maison.

– Alors je révisais les textes du programme de français et de philo. J’écrivais des poèmes à la manière de Musset et de Baudelaire, mon mal du siècle à moi. Je faisais du baby- sitting pour l’argent de poche. J’ai compris  quelques mois plus tard. Lycée de garçons à Douai, classe d’hypokhâgne, RUDELLE, un professeur de philo génial …et FIAT LUX. Les mots d’un prof peuvent changer le cours d’une vie !
Premières descentes dans la rue dont je ne suis jamais vraiment remonté.

Michel L’oustalot (écrivain)


En 1968, j’avais 20 ans

J’habitais Paris, en plein cœur du quartier latin. Je travaillais comme «  garçon de laboratoire », car à l’époque on ne féminisait pas les noms. J’ai eu la chance de vivre au quotidien ce printemps de mai  Il y eut les manifs, puis les grèves, les barricades et les occupations .

J’ai participé à celle du théâtre de l’Odéon, on y refaisait le monde. On lançait des idées, on t’écoutait, on te critiquait mais chacun parlait avec chacun. Dans les rues, le soir, car il faisait très beau lors de ce printemps, on discutait les uns avec les autres sans ce connaître. Il soufflait un vent de libération, de création, d’espoir en un monde neuf. Les heurts avec la police provoquaient de nombreux blessés. Une amie infirmière passait ses nuits à soigner les blessés dans la clinique de la Mutualité. J’ai vu la rue Gay Lussac entièrement dépavée, jonchée de carcasses de voitures brûlées, les arbres du boulevard St Michel sciés, les flammes des barricades monter jusqu’au 4ème étage. La nuit, on entendait des explosions et ma voisine âgée disait : « ils vont venir dans les étages, nous chercher comme pendant la guerre. »

Peu importe, nous voulions vivre pleinement chaque instant, avec ses joies, ses élans créatifs.

Dominique Beaune-Weyerman (artiste peintre)


Le MAI 68 de GERGUIL

En 1968 j’étais étudiant en sciences à Amiens. Comme l’immense majorité des étudiants du CSU, j’étais membre de l’Association Générale des Etudiants d’Amiens, section locale du syndicat UNEF.

Le premier évènement important à Amiens fut le Colloque sur l’école du 15 au 17 mars présidé par le mathématitien Andé Lichnérowiz, ouvert par le recteur d’Amiens Robert Mallet, marqué par les interventions de Pierre Bourdieu et du secrétaire du SNESUP Alain Geismar,  conclu par le ministre Alain Peyrefitte, qui admettait l’urgence de profondes réformes.

Les évènements du 22 mars à Nanterre furent abondamment commentés sur le campus,comme à Nanterre les visites entre pavillons des filles et des garçons étaient sévèrement réglementés.Lorsque le 3 mai les évènements se déclarèrent à Paris, la majorité des étudiants pressèrent les responsables de l’AGEA de «faire quelque chose». Ceux-ci étaient méfiants, même réticents, attendant des consignes de leurs organisations politiques. Mais face au harcèlement de la base, ils se décidèrent à organiser une manifestation de soutien à nos camarades parisiens. Comme bon nombre de camarades, je suivis toute la nuit à la radio la « Nuit Parisienne des barricades » du 10 au 11 mai. Le lundi 13 mai, une foule évaluée à 40000 personnes (dans une ville de 120000 habitants) défila de la gare d’Amiens au parc de la Hotoie. Dans la semaine qui suivit, des usines commencèrent à se mettre en grève, de même que les fonctionnaires, la poste, les services municipaux mais il n’y eut pas de coupures d’électricité. Des débats sur différents sujets (éducation ,syndicalisme, politique…) furent organisés dans les amphithéâtres. La vie autogestionnaire
s’organisait dans les nouvelles facultés. Après plusieurs tentatives d’occupation, le directeur de la Maison de la Culture dut accepter la tenue d’une assemblée générale le 21 mai. Cette assemblée désigna un comité chargé de démocratiser la maison de la culture. Mais la liaison ne se fait pas réellement entre ceux qui veulent changer de vie et ceux qui veulent simplement améliorer leur existence.

Les forces réactionnaires s’organisaient, De Gaulle, réapparu, proclamait la dissolution de l’Assemblée Nationale et de prochaines élections. Avec des camarades, nous allâmes exhiber nos cartes UNEF, de couleur rouge cette année là, devant la manifestation gaulliste d’Amiens, mais nous sentions que nous perdions la partie .

Il y avait de moins en moins d’étudiants pour occuper les locaux. Les salariés qui avaient gagné sur une partie de leurs revendications reprenaient peu à peu le travail, les politiciens «de gauche» se concentraient sur les prochaines élections….

Mais pour les plus convaincus « Ce n’était qu’un début, continuons le combat »

Gerguil