Lille instantané

66

Un soir… à Saint-Sau

Y’a pas à dire, Lille défie les cycles de la nature. C’est l’été, et le vent est celui de Novembre. Ouais, Novembre, en plein mois d’Août. Faut être gravement motivé pour sortir. Le truc, c’est que rester enfermé fait pas pousser l’envie, alors j’ai lâché le canapé et j’ai roulé jusqu’au Parc Rouge. Parait qu’ils l’ont baptisé, mais c’est un parc, bordé de barreaux rouges, et ça donne Parc Rouge, rideau. J’me gare, puis j’arpente le bitume fermeture éclair du zonz tirée jusqu’au menton. À mi-chemin, les lumières clignotent par-dessus les toits, me signalent que ça sent l  a fête de ouf à Saint-Sau. Nuit fraîche, mais y en faut plus pour arrêter les lillois.

Devant la porte verte, ça entre, ça sort, fourmilière. Sur les pavés, j’slalome entre les casquettes, chapeaux, blonds brunes roux rasées maigres grandes gros petites et fauteuils roulants, jusqu’à m’offrir à la fouille. Docile, j’écarte les bras. On me palpe, les vigiles discutent avec les mecs qui m’ont précédés, ça parle Kaboul, Afghanistan, j’ai reconnu ton accent et tout le tatouin. J’passe pépère, on fait le job, mais on reste cool. J’remonte la grande cour en direction des spots.

“Torse bombé, façon Macron au Louvre, j’fais l’empereur sur la dalle de macadam.

sauf qu’y a pas de vide entre le bâtiment et moi, on n’intronise personne, et le sol est moucheté de groupes de 4 ou 5 fêtards assis sur le sol, qui squattent, s’imprègnent de l’ambiance sans vraiment y prendre part, tout en faisant partie intégrante du tableau. J’gravis les marches en ferraille que surveille le bébé géant, mes Stan Smith agrippent les trous dentés, la peau noire de l’ange-démon reflète les   néons alors qu’il me suit du regard, et j’me retrouve sur la terrasse, qui déborde. Partout ça remue, on passe d’ici à là sans vraiment savoir où on va, on danse, on remplit de bière fraîche les gobelets floqués, les voix s’entremêlent dans une mélodie sans partition. Les murs tremblent, les basses cherchent à s’évader, rongent les joints, fracassent les briques, et ce guitariste sur son banc s’en balance, gratte avec ses potes des mélodies d’un autre temps. Pourtant les beats envahissent tout, et à l’approche des portes entrouvertes, j’comprends.

Le bâtiment unit les corps qui gesticulent sur chaque son que le DJ envoie. Derrière sa dégaine nonchalente, j’devine son plan : faire naitre la transe, que chacun s’oublie, se laisse emporter par les vagues qu’il provoquera. Les enceintes grondent. Il s’amuse avec ses marionnettes pendues aux fils des ses pulsions. Les boucles répétitives enchaînent les générations qui se côtoient, y a un truc plus que beau dans cette purée. Sur la scène, un mouflet couvert d’une capuche s’agite, le gamin semble juste être un MC taille réduite. Des mecs à l’écart justifient par leur douce ivresse leurs gestes qui ont perdu toute logique.

Ça y est, le DJ convulse, les bras flottent, les corps s’enlacent, les yeux se ferment les jambes s’oublient les spots hypnotisent les regards se croisent le son explose et les êtres s’envolent.

Y a ce mec devant moi. J’l’ai pas grillé direct, rapport aux lunettes à montures noires que j’lui connaissais pas, mais y a pas de doute, c’est Isham One qui hoche la tête sereinement. J’connais le gars, qu’est rien d’autre qu’un génie. C’est pas juste que quand j’dessine une table ça ressemble à un chien, mais donne lui un fusain, une bombe, ou un ordi et il te redessine le monde aussi facilement que tu clignes des yeux. Du graff aux illustrations, des pochettes d’albums à la peinture numérique en passant par la photo, pluridisciplinaire, touche-à-tout, appelle ça comme tu veux. La musique lui parle, lui rappelle le temps du Shaman, quand il chopait le mic pour kicker sur de la jungle.

Depuis, il a fait du chemin, son univers est un monde sans frontières. Sa danse à lui, c’est le tango parfait que pratiquent son cerveau et ses mains, il peut pas s’en empêcher, s’il s’y frotte il te pond un truc qui te laissera toujours bouche bée. J’touche l’épaule, il se retourne, me remet, check. On essaye de se parler, malgré le son qui fracasse l’air. J’le questionne. Il vient de bosser avec Adrian Younge, son expo quitte la MFW pour Mons puis Reims, il signe le design de Keakr, l’appli d’Axiom, et tout un tas d’autres projets. Faut dire que sa réputation n’est plus à faire, on vient vers lui spontanément. Reconnaissance.

Tu m’étonnes. Il se tient à l’écart du marché de l’art, pas son truc, ne rentre dans aucun tiroir, et puis le « street art a étouffé l’art de rue, fait parfois perdre le charme de l’éphémère, participe à l’uniformisation globale, on en trouve partout et on tombe parfois dans le kitch en essayant de plaire au plus grand nombre », qu’il me dit.

Ouais, le talent c’est comme le goût, pas donné à tout le monde. Lui, il s’arrête jamais d’être bon. Le talent est vraiment le meilleur pote des insomnies, et si après une heure sur place j’ai envie d’aller me pieuter, c’est peut-être que j’en manque cruellement.